Frost* – Milliontown [2006]

Frost*  Milliontown [2006]
Horizontalité : 4/5
Verticalité : 3.5/5
Profondeur : 4/5

Le producteur des Atomic Kitten compose du putain de rock progressif comme Yes n’en avait pas fait.
…le producteur des Atomic Kitten compose du putain de rock progressif comme Yes eux-mêmes n’en avait pas fait. J’étais sur le cul quand mes amis et moi avions trouvé l’info sur internet après qu’ils m’aient mis cet album entre les mains.

Le supergroupe mené par le super compositeur-claviériste-chanteur-producteur Jem GODFREY transforme tous les archétypes nuls du rock progressif en instants de grâce d’un naturel pas toujours commun aux canons du genre. Il aura fallu attendre un vieux roublard de la pop à tubes pour décomplexer un genre aux mues étriquées qui croule sous les sous-genres tiroirs (neo-prog symphonique… no comment) et qui ne se réinvente plus franchement (sans vouloir dénigrer les Mars Volta, Porcupine Tree, Ayeron et bien d’autres) pour le ramener à l’une de ses formes essentielles : l’équation est « rock + arrangements ambitieux ».

En gros tout se passe bien jusqu’à arriver à 6’47’’ dans ‘Black Light Machine’ et là le monde change. Pour les survivants, un deuxième round est disponible à 8’58’’. La recette du succès est simple comme bonjour finalement.

Dans la forme : deux à trois phrases d’accroche par titre. Pas plus, pas moins. Cela se vérifie indépendamment de la longueur du morceau (de 4 à 26 minutes) ou indépendamment de la structure de celui-ci. Un titre, ‘Black Light Machine’, réussit même le tour de force d’offrir un solo de guitare anthologique, facilement mémorisable, très sensible, qui résume tout l’esprit du titre (le faisant passer du statut de « plutôt cool » à « culte ») : votre dose frissons de la journée. L’organisation de l’album est pyramidale : 1 titre épique de synthèse (c’est le ‘Milliontown‘ éponyme de près d’une demi-heure), 2 titres foutrement bien composés qui envoient du pâté comme il le faut (‘Hyperventilate’ et le fameux ‘Black Light Machine’ donc) et 3 autres titres pour asseoir l’identité sonore et musicale. Le son lui-même n’est pas inutilement musclé au point d’être distordu comme c’est la tendance actuelle (i.e. Death Magnetic de Metallica ou Icky Thump des White Stripes sont les dernières mauvaises graines de la guerre du volume - loudness war - qui anime l’industrie du disque depuis l’apparition du CD et à propos de laquelle je vous invite à vous renseigner si vous êtes un tant soit peu intéressé par la qualité sonore de ce que vous écoutez) : le mot nuance veut encore dire quelque chose mais sans se mentir, c’est assez bien produit pour sonner plutôt plein avec un casque d’audiophile (mon fidèle AKG) comme avec des écouteurs de merde aux basses boostées ou sur des enceintes d’ordis au son plat. Ce qui me fait dire que Jem GODFREY est un peu le Alan PARSON de notre époque… en plus ambitieux et moins pop.

Le fond : dans un monde où progressif rime avec hermétique, Milliontown est le Starmania du genre. Il apporte une touche de variétés qui retient l’album de plonger dans un sentimentalisme.

De même, les durées de chaque thème et de leurs articulations ménage un bon équilibre : l’auditeur est balancé entre les repères qu’il peut trouver à la première écoute car les transitions sont intuitives et les surprises de la composition (par exemple l’effondrement de tous les instruments à 2’43’’ avant leur retour en grande pompe soutenu par un orgue à 3’04’’ dans ‘No Me No You’).

Malgré une forte personnalité, un minimum de culture prog permet de retrouver quelques influences évidentes : l’intro de ‘The Other Me’ flirte avec du King Crimson façon Discipline ou THRAK. Et le solo de synthé à 1’53’’ de ‘No Me No You’ de transpire un peu le meilleur de Tony BANKS dans Genesis. C’est le genre de référence tellement commune aux musiciens de ce milieu que je ne suis pas franchement étonné de les ressentir car c’est pour le meilleur, Frost* ne jouant clairement pas la carte de l’imitation. Mais…

En musique, il n’y a que deux types de compositeurs qui s’en sortent d’après moi : les génies, ceux qui composent sans réfléchir, habités par l’inspiration, le genre à débiter des lignes de partitions comme ils pissent (= incontinence musicale) et ceux qui calculent finement les effets recherchés en écrivant leur thème derrière leur piano. Jem appartient à cette deuxième catégorie. Mais là où il pêche légèrement, c’est qu’en voulant se démarquer à tout prix des pères du genre (Yes, King Crimson, Pink Floyd, Genesis…) il va puiser dans le répertoire de la « seconde génération » des musiciens progs (IQ, Marillion, Kino…) là où il aurait pu faire tabula rasa de tout ce qui est et revenir à une démarche plus instinctive.

N’empêche qu’avec ses couleurs bleutées, ses cadres glacés et ses sons cristallins qui tombent doucement comment des flocons, cet album annonce à mon sens l’aube d’une nouvelle ère de musiciens. Un courant expressionniste qui fera de la musique picturale. Alors quand l’hiver reviendra, je vous invite à déambuler dans les rues enneigées, embrassé(e) par le froid mordant, le temps de vous laisser saisir par les images parfaites figées dans des glaces éternelles de Milliontown.

Milliontown – Frost*
© 2006 InsideOut Records

There’s a lot I’ve got to do
It was not your place to choose
And now
I lose

Jeudi, octobre 28, 2010
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